Le silence a remplacé l’agitation. Là où, il y a encore quelques jours, résonnaient les cris des vendeurs et le bêlement des troupeaux, le garbal de Niamana n’est plus qu’un vaste espace déserté. L’opération de déguerpissement a débuté ce dimanche 12 avril 2026, mettant fin à plus de deux décennies d’activité intense. Ce marché à bétail, considéré comme l’un des principaux carrefours commerciaux de Bamako, a été entièrement démoli. À l’origine de cette décision, des impératifs de sécurité nationale. Selon les autorités, les marchés à bétail situés en milieu urbain représentent des zones sensibles, susceptibles de favoriser des infiltrations. Cette mesure s’inscrit dans le cadre de la décision Nᵒ 1311/GDB-CAB, rendue publique le 19 septembre 2024 par le gouverneur du district de Bamako, qui prévoit la fermeture et la réorganisation de sept garbals sur de nouveaux sites.
Une décision… difficile à accepter
Sur le terrain, la pilule a du mal à passer. Les occupants dénoncent une décision précipitée, mise en œuvre sans véritable accompagnement. Amadou Togo, chef de village du garbal de Niamana, exprime à la fois résignation et incompréhension : « Nous sommes ici depuis 23 ans et 4 mois. Donc, venir nous déguerpir en plein jour, seule l’autorité peut le faire. Nous respectons la décision des autorités. Ils ont tout démoli et personne ne s’est interposé. Tout le monde sait que ce qui a été fait n’est pas bien. Nous avons simplement été informés un jour à l’avance qu’ils allaient tout démolir, et le lendemain, ils l’ont fait. Mais si c’est pour l’intérêt du pays, nous sommes d’accord. »
Malgré ce respect affiché envers les autorités, le sentiment d’injustice est palpable. Pour beaucoup, ce déguerpissement soudain vient aggraver une situation déjà fragile. Drissa Ongoïba, marchand de bétail, rappelle que nombre d’occupants ont fui l’insécurité dans leurs villages d’origine : « C’est parce que nous avons perdu nos villages sous le poids du terrorisme que nous nous sommes installés ici. Nous travaillons là pour envoyer de quoi manger à ceux qui sont restés derrière nous. Si, en plus de perdre nos villages, nous perdons aussi le marché à bétail qui nous servait de refuge, qu’allons-nous faire ? » Le marché représentait bien plus qu’un simple lieu de commerce : c’était un espace de survie pour des populations déjà éprouvées.
Entre débrouille et incertitudes
Depuis la démolition, chacun tente de s’adapter tant bien que mal. Certains récupèrent les matériaux restants pour en tirer quelques revenus. Abdoul Den, également marchand, explique : « Certains ont décidé de récupérer les vestiges, comme les briques, pour subvenir à leurs besoins en attendant. D’autres récupèrent les engrais organiques produits sur place pour les vendre aux agriculteurs, en attendant de trouver un autre site. »
Mais ces solutions restent précaires et temporaires. Les autorités ont proposé une relocalisation à Zantiguila. Une alternative qui ne convainc guère. Jugé trop éloigné, peu sécurisé et économiquement risqué, ce site suscite de nombreuses réticences. Amadou Togo insiste sur la nécessité d’un compromis : « Nous ne pouvons pas partir à Zantiguila. Nous demandons aux autorités de nous trouver un autre site dans les environs, entre Baguinéda et Niamana. Nous sommes tous des citoyens de ce pays. Si nous avons cédé, c’est parce que nous respectons l’autorité en place. »
Pour l’heure, l’avenir reste flou. Entre impératifs sécuritaires et réalités socio-économiques, la fermeture du garbal de Niamana soulève une question essentielle : comment concilier politique de sécurité et protection des moyens de subsistance des populations ? Alors que le site demeure vide, une certitude s’impose : derrière ce terrain désormais silencieux, ce sont des centaines de vies qui attendent des réponses.


















