Alger et Bamako ne se parlent plus vraiment. Ou, lorsqu’ils le font, c’est à coups de communiqués cinglants, d’ambassadeurs rappelés et de ciel fermé. La récente affaire du drone malien abattu par l’armée algérienne près de Tin Zaouatine, dans la nuit du 31 mars au 1er avril 2025, n’est que la dernière manifestation d’un mal plus profond. Entre méfiances anciennes et ruptures géopolitiques récentes, les deux pays s’enlisent dans une crise inédite qui menace la stabilité du Sahel. Décryptage en sept points.
1. Une frontière héritée, jamais digérée
Elle court sur plus de 1 300 kilomètres, entre dunes et maquis désertiques, mais ne ressemble à rien de ce que les peuples du Sahara ont connu. Tracée entre 1902 et 1905 par l’administration coloniale française, la frontière maliano-algérienne coupe les territoires touaregs, ignore les routes caravanières et superpose la géographie militaire à la géographie sociale. Résultat : une ligne poreuse, propice aux trafics en tout genre – or, armes, migrants – et aux tensions militaires larvées. Depuis l’indépendance, Alger et Bamako héritent de cette instabilité frontalière comme d’un legs empoisonné.
2. Gao, 2012 : l’affront diplomatique
Lorsque la rébellion touarègue reprend en 2012, elle ne se contente pas d’ébranler l’État malien : elle atteint aussi Alger. Le consulat algérien de Gao est pris d’assaut par des insurgés, provoquant le retrait immédiat du personnel diplomatique. Pour l’Algérie, alors médiatrice attitrée des négociations de paix au Mali, l’épisode est un camouflet. Malgré ses efforts pour reprendre la main, la blessure reste ouverte. Et la méfiance réciproque ne cessera de croître.
3. Les Accords d’Alger : paix piégée
En 2015, sous l’égide d’Alger, les accords pour la paix et la réconciliation sont signés entre le gouvernement malien et la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA). Mais dès l’origine, le scepticisme prévaut. À Bamako, on suspecte Alger de ménager les groupes touaregs. À Alger, on observe avec inquiétude l’hésitation de l’État malien à appliquer les clauses de gouvernance locale et de régionalisation. En janvier 2024, Bamako se retire unilatéralement de l’accord, dénonçant son inefficacité. Pour Alger, l’affront est diplomatique et stratégique.
4. Bamako change d’alliés
Deux coups d’État plus tard – en août 2020, puis en mai 2021 – le Mali change de cap. Fini la coopération classique avec la France ou l’Union européenne, place à la Russie et à la Turquie. Drones, instructeurs militaires, contrats d’armement… Bamako s’équipe et s’isole. L’Algérie, fervente défenseuse du multilatéralisme africain, voit ce réalignement avec méfiance. Non seulement Moscou s’invite dans la cour sahélienne, mais l’usage massif de la force inquiète Alger, qui redoute une déstabilisation régionale.
5. Kidal, victoire militaire, revers diplomatique
Le 14 novembre 2023, les Forces armées maliennes (FAMa) reprennent le contrôle de Kidal, bastion historique de la rébellion. Après le retrait de la MINUSMA, l’armée malienne ne laisse passer aucune fenêtre de tir : drones, artillerie, troupes au sol. Le succès est total, du moins sur le plan militaire. Sur le plan politique, il sonne comme un coup de tonnerre. Alger, qui avait contribué à faire de Kidal un symbole de la paix négociée, voit son influence réduite à néant. Le silence officiel masque mal l’irritation diplomatique.
6. L’affaire Dicko : l’étincelle de décembre 2023
Le 19 décembre 2023, le président algérien Abdelmadjid Tebboune reçoit à Alger l’imam Mahmoud Dicko, figure religieuse et politique malienne, critique de la junte au pouvoir à Bamako. Cette rencontre provoque l’ire des autorités maliennes, qui y voient une ingérence flagrante dans leurs affaires intérieures. Le ministère des Affaires étrangères du Mali convoque l’ambassadeur d’Algérie, dénonçant des “actes inamicaux”. En réponse, Alger rappelle son ambassadeur pour consultations. Bamako suit le mouvement, rappelant à son tour son ambassadeur. Cette escalade diplomatique marque une détérioration significative des relations entre les deux pays.
7. Drone abattu, ciel fermé
Dans la nuit du 31 mars au 1er avril 2025, un drone malien de type Bayraktar TB2 est abattu par l’armée algérienne près de Tin Zaouatine. Alger affirme que l’appareil a violé son espace aérien, pénétrant de 2 kilomètres sur son territoire. Bamako dément, accusant l’Algérie d’avoir détruit un drone opérant dans l’espace aérien malien. En réaction, le Mali rappelle son ambassadeur et ferme son espace aérien aux vols algériens. L’Algérie réplique en interdisant les vols maliens dans son ciel. Cette confrontation marque une escalade sans précédent, transformant une rivalité politique en affrontement militaire.
Une crise à haut risque régional
Cette brouille n’est pas sans conséquences. Le Mali est toujours la cible de groupes terroristes, du GSIM à l’EIGS, en passant par le nouveau Front de libération de l’Azawad. Une coopération minimale avec l’Algérie est cruciale pour le contrôle des frontières, le partage du renseignement et la gestion des flux migratoires vers la Méditerranée. Le retrait du Mali du CEMOC (Comité d’état-major opérationnel conjoint), basé à Tamanrasset, après l’affaire du drone, illustre cette rupture opérationnelle. Créé en 2010 avec l’Algérie, le Niger et la Mauritanie, ce mécanisme servait à coordonner la lutte antiterroriste dans la bande sahélo-saharienne. Son abandon marque une fracture stratégique majeure.
Dans les coulisses, certaines chancelleries africaines et arabes s’activent. La Mauritanie, prudente, tente de maintenir le fil du dialogue. Le Nigeria, malgré sa propre crise interne, aurait proposé une médiation discrète. Le Qatar, proche à la fois d’Alger et de certains cercles religieux maliens, observe, prêt à jouer les bons offices. Mais pour l’instant, ni le Conseil de sécurité des Nations Unies, pourtant saisi par les deux États, ni l’Union africaine n’ont réussi à infléchir la dynamique conflictuelle.
L’impossible neutralité
Du côté malien, l’affaire prend un tour nettement plus politique. Alors que le pays fait face à un isolement croissant, le pouvoir de transition s’empresse de transformer la tension diplomatique en levier de mobilisation patriotique. Le 12 avril 2025, un meeting géant est organisé à Bamako sous le mot d’ordre : « +5 ans pour Assimi ». Les slogans confondent soutien à l’armée, rejet de l’ingérence étrangère… et prolongation du mandat présidentiel. La distinction entre la défense du territoire et la défense d’un régime devient de plus en plus floue.
Un ancien diplomate malien s’en alarme :
« Nous ne pouvons pas politiser notre armée à ce point. L’Algérie n’est peut-être pas sans reproche, mais elle n’est pas notre ennemi. Si on confond tout, si on transforme chaque tension en opportunité de propagande, on finit par perdre de vue l’intérêt national.»
Du côté algérien, le ton reste plus feutré mais non moins ferme. Alger refuse d’être le bouc émissaire des échecs sécuritaires de la junte malienne. Dans ses déclarations, le ministère algérien des Affaires étrangères parle de « manœuvres de diversion » et de « projet putschiste en déclin », tout en rappelant sa position de « garant régional de la paix ». Mais, cette paix semble bien lointaine.
Alger – Bamako : divorce consommé ?
Officiellement, aucun des deux pays ne parle de rupture définitive. Les ambassadeurs ont été rappelés « pour consultations » ; les communiqués s’en tiennent encore à des formules diplomatiques. Mais, dans les faits, la coopération est gelée, le dialogue rompu, la méfiance érigée en doctrine. Deux pays frères, autrefois unis par les luttes de libération et les idéaux panafricanistes, se regardent désormais en chiens de faïence.
Et au milieu : une région livrée à elle-même, une paix suspendue à un fil, et des populations qui, d’un côté comme de l’autre de la frontière, n’ont ni drones, ni discours, mais seulement l’espoir de voir revenir un peu de raison.



















