Le choc
Le sang n’avait pas encore séché que déjà la question se posait : cet acte barbare relevait-il d’un délire psychiatrique ou d’une haine froide et assumée ?
Le 25 avril 2025, dans la salle de prière de la mosquée Khadidja, à La Grand-Combe, paisible bourgade cévenole, Aboubakar Cissé est poignardé à 57 reprises. Jeune migrant malien bien intégré dans la communauté, il priait. Son assassin, présumé prend la fuite, laissant derrière lui une scène d’horreur.
Trois jours plus tard, Olivier Hadzovic, 20 ans, d’origine bosnienne, se rend à la police en Italie. Accompagné d’une tante et d’un avocat, il se présente au commissariat de Pistoia, près de Florence. Une reddition inattendue, à l’étranger, qui soulève bien des questions sur les appuis familiaux et les intentions du suspect.
Une expertise à la chaîne ?
Le 25 juin, un psychiatre de Perpignan rend sa copie. Verdict : au moment des faits, Olivier Hadzovic était en proie à un « trouble psychotique aigu », altérant radicalement son discernement. Hallucinations auditives, dissociation, état délirant, tout y est.
Mais, pour la famille de la victime, cette conclusion est un affront. Me Yassine Bouzrou dénonce une expertise « bâclée », réalisée par un praticien qui se présente également comme aromathérapeute sur les réseaux sociaux. Maître Mourad Battikh, lui, s’interroge publiquement :
« Comment un homme qui s’arme, qui cible ses victimes, qui planifie son crime peut-il être déclaré irresponsable ? »
Des signaux ignorés, des doutes accablants
L’indignation des avocats ne repose pas sur une simple émotion. L’enquête a révélé que Hadzovic avait exprimé, dans les jours précédant le meurtre, des intentions violentes sur les réseaux sociaux, notamment sur Discord : appels au viol, menaces de mort, glorification de passages à l’acte. Banni à plusieurs reprises, il s’était réinscrit sous d’autres identités.
Des éléments troublants que la procureure de Nîmes, Cécile Gensac, elle-même, avait pris en compte en parlant d’« une envie obsessionnelle de tuer », nourrie par une « fascination morbide ». Pourtant, malgré ces indices et la brutalité de l’acte, la justice a refusé la saisine du parquet national antiterroriste (PNAT), au motif qu’aucun lien formel avec une organisation extrémiste avait été établi.
Justice psychiatrique ou impunité maquillée ?
Face à la polémique, une seconde expertise a été ordonnée. Deux spécialistes devront cette fois trancher : Olivier Hadzovic était-il conscient de ses actes, ou non ? En attendant, il a été transféré de la maison d’arrêt de Perpignan vers un hôpital psychiatrique de Thuir, dans les Pyrénées-Orientales, où il est interné sous contrainte.
Selon le Code de procédure pénale, si son discernement était « aboli », il ne pourra être jugé. Aucune comparution devant une cour d’assises. Aucune peine. Seulement des mesures de soins.
Pour la famille Cissé, c’est une seconde mort : celle de l’espoir d’un procès.
L’indignation grandit, la mémoire s’organise
Dans les mosquées, les quartiers populaires et au sein de la diaspora malienne, la colère est palpable. « Encore un crime raciste effacé par une ligne médicale », souffle un responsable associatif d’Alès. Beaucoup dénoncent un double standard : poursuites implacables pour de jeunes délinquants racisés, mais compréhension et indulgence dès que le meurtrier est blanc, isolé, et déclaré malade.
L’affaire rappelle à beaucoup celle de Sarah Halimi, cette sexagénaire juive tuée en 2017 par un homme finalement jugé… irresponsable. Dans ce cas comme dans celui d’Aboubakar Cissé, la psychiatrie semble avoir servi de paravent à une qualification judiciaire embarrassante : celle de crime haineux.
La psychiatrisation des meurtres racistes devient-elle le dernier refuge des lâchetés institutionnelles ?
Un symbole d’injustice en devenir ?
En attendant les résultats de la seconde expertise, la mémoire d’Aboubakar s’organise. À La Grand-Combe, à Bamako, dans les cercles militants, son nom est devenu un cri. Un cri contre l’impunité, contre les failles d’un système qui semble protéger les bourreaux plus que les victimes.
« S’il n’est pas jugé, alors c’est toute une génération que vous condamnez à ne plus croire en la justice », avertit un imam du Gard.
Et cette parole, elle aussi, mérite d’être entendue.



















