Inculpé pour atteinte au crédit de l’État, diffamation et injures par le biais d’un système informatique, le journaliste a été placé sous mandat de dépôt par le Pôle de lutte contre la cybercriminalité, après la publication d’un article mettant en cause le ministre de la Justice, Mamoudou Kassogué, et l’intégrité du système judiciaire malien. Son procès est prévu pour le 12 juin.
Une plume libre derrière les barreaux
Dans une tribune intitulée « La justice malienne ou le mal du siècle : la bourde du ministre Mamoudou Kassougé », Togo interrogeait la sincérité des statistiques officielles sur la confiance en la justice, évoquant un système gangrené par l’impunité, la politisation et les procédures arbitraires. Ses propos, jugés diffamatoires par les autorités, ciblent notamment une déclaration du ministre affirmant que l’indice de confiance dans la justice est passé de 30 % à 70 % en 2024 — une évolution que le journaliste qualifie de « mascarade statistique ».
Une source judiciaire, ayant requis l’anonymat, a confirmé que « le journaliste a tenu des propos dénigrants contre des magistrats du Pôle cybercriminalité et mis en cause la probité du ministre de la Justice », ce qui justifie selon elle la mise en accusation.
Une censure qui s’étend à tous les horizons
Si l’affaire Alfousseyni Togo suscite l’émoi, c’est aussi parce qu’elle n’est pas isolée. Depuis 2020, les mesures restrictives contre la presse, les universitaires, les activistes et les partis politiques se sont multipliées à un rythme soutenu. Le chroniqueur Mohamed Youssouf Bathily, plus connu sous le nom de RAS Bath, croupit en prison depuis des mois, condamné pour ses critiques virulentes contre le régime. L’universitaire Étienne Fakaba Sissoko, auteur d’un essai sur la communication gouvernementale, a lui aussi été arrêté, détenu pendant un an, puis poursuivi pour avoir « porté atteinte au crédit de l’État ».
Du côté des médias, la chaîne privée Djoliba TV a été suspendue, tandis que les fréquences de RFI, France 24 et TV5 Monde sont toujours inaccessibles dans le pays, accusées de véhiculer une image « biaisée » de la transition. Plusieurs leaders d’opinion, journalistes d’investigation ou influenceurs actifs sur les réseaux sociaux font désormais l’objet d’une surveillance étroite, quand ils ne sont pas contraints à l’exil.
Un observateur local, sous couvert d’anonymat, résume la situation : « Aucun pan de la communication publique ou privée n’échappe plus à la censure ou à l’intimidation. Aujourd’hui, être critique, c’est risquer la prison, l’exil ou le silence. »
Une justice instrumentalisée ?
Derrière cette série d’arrestations, une constante inquiète les défenseurs des droits humains : l’utilisation croissante de la justice comme bras armé du pouvoir exécutif. Le Pôle de lutte contre la cybercriminalité, censé réprimer les infractions numériques, est devenu un levier de répression contre les voix dissidentes. Des articles du Code pénal comme ceux relatifs à la diffamation ou au trouble à l’ordre public sont invoqués à répétition pour justifier des détentions controversées.
Pourtant, le Mali est signataire de plusieurs instruments internationaux garantissant la liberté de la presse et la protection des journalistes, dont la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples. À ce jour, aucune réforme significative n’est venue encadrer l’usage de ces lois à des fins politiques.
Un procès sous haute surveillance
Le procès d’Alfousseyni Togo, prévu pour le 12 juin, s’annonce comme un test crucial pour l’indépendance de la justice malienne. La Maison de la presse a exprimé son inquiétude, par la voix de son président Bandjougou Danté, et appelle à la libération immédiate du journaliste. De leur côté, des ONG comme Amnesty International et Reporters sans Frontières commencent à se mobiliser.
« Le droit de critiquer les institutions n’est pas un crime, c’est une fonction vitale dans toute démocratie », rappelait récemment un ancien bâtonnier du barreau de Bamako.
Mais, au Mali, où les militaires affirment vouloir « refonder l’État », la critique elle-même semble devenue un acte de subversion. Jusqu’où ira cette logique ? La réponse se jouera peut-être dans un tribunal, où l’on jugera non seulement un homme, mais l’avenir d’une liberté.
Malick KONATE



















