La scène pourrait paraître familière sous d’autres cieux : un militaire renverse un pouvoir vieillissant, promet la refondation démocratique, puis se présente – et gagne – à l’élection présidentielle organisée sous sa propre transition. Au Gabon, cette histoire porte un nom : Brice Oligui Nguema.
Le 12 avril 2025, vingt mois après avoir renversé le président Ali Bongo Ondimba, le général-président a remporté haut la main l’élection présidentielle avec 90,35 % des voix, selon les résultats provisoires annoncés par le ministre de l’Intérieur. Le taux de participation aurait atteint 70,4 %, selon les chiffres officiels. Dans la foulée, Emmanuel Macron, président français, n’a pas tardé à appeler le nouvel élu pour le féliciter, signe que la realpolitik continue d’avoir ses raisons que les principes ignorent.
Une transition construite au pas militaire
Le coup d’État du 30 août 2023, orchestré à peine quelques heures après l’annonce contestée de la réélection d’Ali Bongo, avait marqué un tournant majeur dans l’histoire politique du Gabon. En quelques heures, les militaires du Comité pour la transition et la restauration des institutions (CTRI), dirigés par Oligui Nguema, mettent fin à plus de cinquante années de pouvoir de la famille Bongo, amorcées en 1967 avec l’arrivée d’Omar Bongo à la tête de l’État.
Derrière la rhétorique du “sursaut républicain” se dessinait alors un coup de force minutieusement préparé. Oligui Nguema, commandant en chef de la Garde républicaine, a longtemps été l’un des hommes de confiance du régime. Mais, à l’ombre du pouvoir, il a su tisser ses propres réseaux, consolidant ses appuis au sein de l’appareil sécuritaire et cultivant une posture de “réformateur possible”.
Du clan Bongo à la rupture politique
Fils d’une famille militaire étroitement liée au pouvoir, Brice Oligui Nguema est aussi, par sa mère, un parent du clan Bongo. Longtemps perçu comme un loyal serviteur de l’État, il a servi comme attaché militaire au Maroc puis au Sénégal, avant d’être rappelé en 2019 à la tête de la Garde républicaine. Mais, poste, il s’impose comme l’un des hommes les plus puissants du pays, notamment après l’AVC d’Ali Bongo en 2018, qui a fragilisé durablement le président sortant.
Progressivement, l’homme se serait distancé du cercle présidentiel, préférant s’entourer de jeunes officiers formés à Libreville ou à l’étranger, moins inféodés aux réseaux familiaux. En renversant Ali Bongo, il évoque des fraudes électorales massives, une gouvernance corrompue et la nécessité de “sauver le pays du chaos”.
« Si rien ne change, chassez-moi. »
Dès sa prise de pouvoir, Oligui Nguema multiplie les gestes symboliques : rencontre avec les leaders religieux et les syndicats, création de la Conférence nationale de la refondation, promesse d’élections libres. Il adopte une posture de rupture et de proximité, parfois jusqu’à l’excès : son slogan devenu viral, « Si dans 7 ans rien n’a changé, chassez-moi !» , illustre autant une volonté de rupture que la difficulté à s’extraire de la logique personnaliste du pouvoir.
Marié à Zita Oligui Nguema, le général-président semble aujourd’hui incarner une nouvelle ère pour le Gabon. Mais, derrière l’enthousiasme officiel, des voix s’élèvent pour rappeler l’absence de réelle compétition électorale, la faiblesse des contre-pouvoirs et la concentration des leviers de l’État entre les mains de l’ancien CTRI.
Une élection, et après ?
L’élection du 12 avril n’a pas fait l’objet de contestation violente, mais l’opposition affaiblie et partiellement neutralisée pendant la transition n’a guère eu les moyens de faire entendre sa voix. Si le général-président a désormais la légitimité des urnes, c’est la suite qui sera scrutée avec attention : quelle justice transitionnelle ? Quelle ouverture démocratique réelle ? Quelle stratégie économique durable ?
Oligui Nguema entre dans l’histoire comme le premier militaire du pays à accéder à la présidence par la voie des urnes après un coup d’État. Mais, entre promesses de refondation et soupçons de recyclage du système, l’avenir dira s’il a réellement tourné la page ou simplement changé les titres des chapitres.



















