Sous le ciel clair, la solennité de l’instant contraste avec la dureté persistante du contexte sécuritaire sahélien. Sur le tarmac, les unités de la Force unifiée de l’Alliance des États du Sahel (FU-AES) sont déployées en rangs serrés : soldats équipés en tenue d’opération, casques ajustés, colonnes motorisées parfaitement alignées, aéronefs militaires disposés en arrière-plan. Les drapeaux des États membres flottent au-dessus des troupes, tandis que l’étendard de la FU-AES, placé au centre du dispositif, concentre la charge symbolique de la cérémonie. L’image se veut celle de la cohésion, de la discipline et d’une ambition de puissance régionale assumée.
C’est à Bamako, le 20 décembre 2025, que la Force unifiée de l’Alliance des États du Sahel est officiellement entrée en activité, à l’occasion de la cérémonie solennelle de remise de l’étendard présidée par le général d’armée Assimi Goïta, alors président de la Confédération des États du Sahel. Forte d’environ 5 000 soldats, cette armée commune, baptisée FU-AES, est présentée par les autorités comme un jalon historique dans la construction d’une architecture sécuritaire sahélienne autonome. Une étape qui marque la traduction institutionnelle de la promesse de défense collective portée par l’AES depuis sa création.
Dotée d’un commandement centralisé et appelée à intervenir prioritairement dans les zones les plus instables de l’espace sahélien, la Force unifiée incarne l’ambition d’une coopération militaire resserrée entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Les dirigeants de l’alliance mettent en avant les opérations conjointes conduites depuis la Déclaration de Niamey de juillet 2024, notamment Yéréko I et Yéréko II, comme les premiers résultats d’une planification commune, fondée sur le partage du renseignement et la mutualisation des moyens.

Ces opérations traduisent effectivement une amélioration relative de la coordination opérationnelle entre les armées des trois pays, notamment sur le plan tactique. « On observe des progrès en matière de planification, de coordination aéroterrestre et de circulation du renseignement », note Bah Traoré, chargé de recherche au Think tank Wathi.
Toutefois, la portée de ces avancées reste limitée. Le renseignement partagé demeure largement réactif et peine à s’inscrire dans une logique anticipative et structurée à l’échelle régionale. « Il est difficile, à ce stade, d’affirmer que cette coopération ait produit des résultats probants », tempère Farès Davion, chercheur affilié au Sahel Research Group de l’université de Floride, évoquant notamment la pression persistante exercée par le JNIM autour de Bamako, malgré les opérations annoncées. Pour plusieurs chercheurs, la coopération militaire portée par l’AES répond d’abord à une nécessité objective face à une menace jihadiste fondamentalement transfrontalière. « Cette coopération est primordiale et aurait dû avoir lieu bien avant la création de l’AES », souligne Farès Davion, rappelant que les dispositifs précédents avaient souvent échoué à intégrer les réalités locales et régionales.
Dans cette perspective, la création de la Force unifiée apparaît davantage comme une reconfiguration politique du cadre sécuritaire que comme une rupture stratégique immédiate. « L’AES constitue avant tout une reprise en main des choix stratégiques par les États sahéliens, dans un contexte de rupture avec les dispositifs régionaux et internationaux antérieurs », analyse Bah Traoré.
Une alliance née de l’échec sécuritaire
Les dynamiques sécuritaires observées après la création de l’Alliance des États du Sahel (AES) s’inscrivent dans une trajectoire de violence bien antérieure aux transitions militaires et à la rupture institutionnelle de 2023. Dès 2015, le Liptako-Gourma s’imposait déjà comme l’un des principaux foyers mondiaux de l’insécurité jihadiste, en dépit de la multiplication des dispositifs nationaux, régionaux et internationaux.
Au Burkina Faso, la détérioration est particulièrement documentée. Selon le Global Terrorism Index, le pays enregistrait environ 80 morts liées au terrorisme en 2016. Ce chiffre passe à près de 1 100 morts en 2019, puis dépasse 1 300 décès en 2021, soit avant le coup d’État de janvier 2022. Déjà à cette période, plus de 1,5 million de personnes étaient déplacées internes, conséquence directe de l’effondrement de vastes zones rurales. Quant au Mali, l’intervention internationale de 2013 avait permis un reflux temporaire des groupes armés dans le Nord. Mais dès 2015-2016, les violences reprennent et se déplacent vers le Centre. Les données d’ACLED montrent une augmentation continue du nombre d’attaques contre les forces armées et les civils entre 2017 et 2020, avec une extension des violences vers la région de Mopti, puis vers les régions de Ségou et Kayes. En 2020, avant même la chute du régime d’Ibrahim Boubacar Keïta, le Mali comptait déjà plus de 1 000 morts annuels liés aux conflits armés, malgré la présence conjointe de la MINUSMA, de Barkhane et du G5 Sahel. Le Niger, longtemps présenté comme le maillon le plus stable du trio, n’échappe pas à cette dynamique. Entre 2018 et 2022, les attaques dans la région de Tillabéri au cœur de la zone des « trois frontières » connaissent une hausse spectaculaire, ciblant à la fois l’armée nigérienne, les autorités locales et les civils. Selon les Nations unies, plus de 600 civils y ont été tués entre 2020 et 2022, avant la transition de juillet 2023. Là encore, la montée de l’insécurité est antérieure à la rupture politique.
Avant l’AES, la coopération sécuritaire reposait principalement sur le G5 Sahel, soutenu financièrement et logistiquement par l’Union européenne et la France. Si certaines opérations conjointes ont permis des succès tactiques ponctuels, les indicateurs globaux sont restés défavorables. Entre 2017 et 2022, le nombre d’incidents violents dans le Liptako-Gourma a plus que triplé, selon ACLED, tandis que les groupes affiliés au JNIM et à l’État islamique au Sahel renforçaient leur emprise territoriale. Cette incapacité à enrayer durablement la violence a nourri, au sein des opinions publiques et des armées nationales, le sentiment d’un dispositif coûteux, dépendant de partenaires extérieurs et déconnecté des réalités locales. C’est sur ce terreau que se sont opérées les transitions militaires, puis qu’a émergé l’AES.
Fragilités politiques
Cette volonté de rupture ne se manifeste pas uniquement sur le terrain militaire, l’AES a également inauguré une banque commune, la Banque confédérale pour l’investissement et le développement (BCID-AES), présentée par les autorités comme un instrument de souveraineté financière destiné à soutenir le développement et à réduire la dépendance aux financements extérieurs. Pensée comme un levier au service des priorités confédérales, cette initiative s’inscrit dans une approche globale articulant sécurité et économie. Toutefois, les modalités concrètes de fonctionnement, de financement et de gouvernance de cette institution demeurent, à ce stade, peu détaillées.
Sur le terrain, les indicateurs de violence demeurent préoccupants. Des milliers de civils continuent de perdre la vie chaque année. Les groupes armés ont démontré une capacité d’adaptation constante, recourant à des tactiques asymétriques de plus en plus sophistiquées. Outre l’usage traditionnel d’engins explosifs improvisés et de motos pour frapper les convois et les points militaires, des organisations comme le Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM) intensifient l’emploi de drones civils modifiés, utilisés pour déposer des charges explosives sur des positions militaires au Mali et au Burkina Faso, exploitant des plateformes civiles transformées en vecteurs offensifs. Ces attaques par drones, documentées depuis 2023 et multipliées en 2025, ont ciblé aussi bien des bases que des unités au sol, compliquant la détection et la riposte des forces régulières qui manquent souvent de contre-mesures adaptées. Sollicitée sur l’évolution des menaces et sur les capacités de riposte de la Force unifiée, la direction de l’information et des relations publiques des armées (DIRPA) n’avait pas répondu à nos demandes au moment de la publication.
Parallèlement, certains groupes ont élargi leurs cibles en touchant des axes logistiques et des infrastructures économiques, notamment des attaques coordonnées contre des convois de carburant, qui visent à étrangler l’approvisionnement des principales agglomérations. Des embuscades visant les principaux corridors (Côte d’Ivoire-Mali et Sénégal-Mali) ont ainsi conduit à l’incendie de plusieurs camions-citernes, perturbant gravement les flux essentiels de produits énergétiques vers Bamako.
Plus récemment, des opérations ont même visé des sites industriels, comme des usines de matériaux de construction dans l’ouest du Mali, soulignant l’évolution des stratégies jihadistes vers des attaques qui cherchent à affaiblir non seulement des objectifs militaires, mais aussi l’économie et les infrastructures civiles.
Au cœur de ces fragilités figure la question du financement. « Aucun mécanisme de financement pérenne n’a, à ce jour, été clairement détaillé », souligne Farès Davion, rappelant que l’échec de la Force conjointe du G5 Sahel était en grande partie lié à sa dépendance aux financements extérieurs. Dans le même temps, les groupes jihadistes continuent de disposer de ressources propres, issues de l’impôt local, des trafics ou des rançons, leur permettant de soutenir durablement leur effort de guerre.
Au-delà des moyens militaires, les deux chercheurs insistent sur la nécessité d’une approche plus globale. « La coopération sécuritaire ne peut produire d’effets durables sans progrès crédibles en matière de gouvernance locale, de protection des civils et de justice », estime Bah Traoré. Farès Davion plaide, pour sa part, en faveur d’un dialogue social inclusif, condition indispensable pour réduire le recrutement local des groupes armés et restaurer la confiance entre l’État et les populations.
Dans un Sahel éprouvé par plus d’une décennie de conflits, la Force unifiée de l’AES constitue moins une solution miracle qu’un test décisif. Sa réussite dépendra de sa capacité à dépasser l’affichage symbolique, à obtenir des résultats tangibles sur le terrain et à inscrire l’action militaire dans une stratégie globale de stabilisation. L’équation reste ouverte, et l’alliance joue désormais sa crédibilité dans un environnement où l’erreur se paie au prix fort.
Aly Diabaté



















