Du cachot de Kidal aux couloirs feutrés de l’ONU, Tiébilé Dramé aura traversé toutes les tempêtes sans jamais renier sa boussole : la démocratie. Né le 9 juin 1955 à Nioro-du-Sahel, Tiébilé Dramé forge très tôt ses convictions démocratiques à l’École normale supérieure de Bamako. C’est dans ce creuset intellectuel qu’émergent ses premières activités politiques, rapidement tournées vers la contestation du régime dictatorial du général Moussa Traoré.
Entre 1977 et 1980, il devient l’une des figures de proue du mouvement estudiantin malien, dirigeant successivement l’Association des élèves et étudiants de l’École normale supérieure (ADEENSUP) puis l’Union nationale des élèves et étudiants du Mali (UNEEM).
Lors du 2ᵉ congrès de l’UNEEM, tenu du 25 au 27 décembre 1978 dans l’amphithéâtre de l’ENA de Bamako, il est porté à la tête de cette organisation qui s’oppose frontalement au pouvoir militaire. « La démocratie n’est pas un long fleuve tranquille. L’avènement de la démocratie, c’est le fruit d’une longue lutte multiforme du peuple malien, des patriotes maliens, des démocrates maliens », déclarait-il en 2022, résumant l’esprit de ces combats de jeunesse.
Son engagement lui vaut d’être emprisonné à plusieurs reprises dans les sinistres geôles du nord du Mali – Kidal, Bougheïssa, Talataye et Ménaka. Cette répression ne fait qu’affermir ses convictions. Il déclarera d’ailleurs plus tard, dans une interview, qu’il remercie Moussa Traoré de lui avoir « permis de connaître son pays à force de [le] faire prisonnier ».
En tant que secrétaire général de l’UNEEM, il mène une politique d’opposition résolue au régime, prônant le « socialisme scientifique » et organisant manifestations et grèves. La mort tragique de son camarade Abdoul Karim Camara, dit « Cabral », secrétaire général de l’UNEEM assassiné le 17 mars 1980 sous la torture, marque profondément Tiébilé Dramé et renforce sa détermination à lutter pour la liberté.
L’exil formateur
Face à l’intensification de la répression, Tiébilé Dramé prend le chemin de l’exil en juin 1981, d’abord vers la France puis vers l’Angleterre. Cette période de dix années loin du Mali devient paradoxalement l’une des plus formatrices de sa vie politique. À Paris puis à Londres, il rejoint Amnesty International où il travaille de 1988 à 1991 comme enquêteur sur les violations des droits de l’homme en Afrique de l’Ouest. Adopté comme « prisonnier d’opinion » par l’organisation de défense des droits humains, il acquiert une expertise internationale précieuse qui nourrira plus tard son action diplomatique. Durant cette période d’exil, il devient également le principal responsable à l’extérieur du groupe politique clandestin « Union de lutte Tiémoko Garan Kouyaté » (ULTGK), du nom du célèbre résistant malien. Cette organisation clandestine joue un rôle crucial dans la préparation du mouvement démocratique qui renversera le régime de Moussa Traoré.
Retour et victoire démocratique
En mars 1991, la chute de Moussa Traoré ouvre une nouvelle page de l’histoire malienne. Tiébilé Dramé, militant du Congrès national d’initiative démocratique (CNID), rentre au pays et devient ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement de transition dirigé par Amadou Toumani Touré. À 36 ans, l’ancien prisonnier politique accède aux plus hautes responsabilités de l’État. Cette nomination symbolise la victoire du mouvement démocratique. Celui qui était torturé dans les geôles du Nord devient l’un des artisans de la nouvelle République. Son passage au ministère des Affaires étrangères (1991-1992) lui permet de donner au Mali une nouvelle crédibilité internationale et de nouer des contacts diplomatiques durables. Parallèlement à ses responsabilités gouvernementales, il fonde en 1992 l’hebdomadaire « Le Républicain », qui devient rapidement l’un des journaux de référence de la presse malienne. Ce média incarne son engagement pour la liberté d’expression et le pluralisme démocratique.
En 1995, en désaccord avec Mountaga Tall, fondateur du CNID, Tiébilé Dramé quitte cette formation avec d’autres militants pour créer le Parti pour la Renaissance Nationale (PARENA). Élu secrétaire général puis président de cette nouvelle formation politique, il en fait un instrument de ses convictions démocratiques. Le PARENA, symbolisé par le bélier blanc, devient sous sa direction l’un des principaux partis d’opposition du Mali. En 1996, il accepte néanmoins de rejoindre le gouvernement d’Ibrahim Boubacar Keïta comme ministre des Zones arides et semi-arides, illustrant sa capacité à dépasser les clivages partisans au service de l’intérêt national. Candidat à l’élection présidentielle de 2002, il obtient 4,02% des voix et se classe en quatrième position. Il renouvelle cette candidature en 2007 avec 3,04% des suffrages, arrivant en troisième position derrière Amadou Toumani Touré et Ibrahim Boubacar Keïta.
Au-delà de la scène politique nationale, Tiébilé Dramé développe une expertise reconnue en matière de médiation internationale. En 1995, il devient consultant des Nations Unies pour préparer une opération d’observation des droits de l’homme au Burundi. Sa mission la plus marquante reste celle de médiateur de l’ONU dans la crise malgache de 2009. Nommé par le secrétaire général Ban Ki-Moon, il joue un rôle de premier plan dans les négociations intermalgaches de Maputo et d’Addis-Abeba. Il sert également comme fonctionnaire des Nations Unies dans plusieurs autres pays en crise, dont Haïti, confirmant sa vocation de « pompier » diplomatique au service de la paix.
Un lanceur d’alerte infatigable
L’une des facettes les plus remarquables de l’action politique de Tiébilé Dramé réside dans son combat incessant contre la corruption. À travers le PARENA, il devient un redoutable pourfendeur des malversations dans la gestion des finances publiques. Ses révélations sur les achats d’équipements militaires sous la présidence d’Ibrahim Boubacar Keïta illustrent parfaitement cette démarche. En 2018, il dénonce publiquement les détournements de plusieurs milliards de FCFA dans l’acquisition de 42 pickups et d’hélicoptères pour l’armée malienne. Il révèle notamment qu’un hélicoptère Super-Puma a été payé en espèces et qu’un autre appareil de l’époque d’ATT a été réparé pour 5,8 milliards FCFA. Ces révélations lui valent d’être désigné président d’honneur de l’Association malienne de lutte contre la corruption et la délinquance financière (AMLCDF) en 2016. Cette distinction reconnaît son statut de « soldat engagé dans la lutte contre la corruption au Mali ». En 2017, Tiébilé Dramé se dresse comme l’un des principaux opposants au projet de révision constitutionnelle d’Ibrahim Boubacar Keïta. Il devient une figure centrale du mouvement « Antè Abana » (Touche pas à ma Constitution), défendant l’intangibilité de la loi fondamentale de 1992. « Cette Constitution, encore en vigueur, a été écrite avec le sang des martyrs. On ne peut pas la changer à la hussarde de façon si cavalière », déclare-t-il avec force. Son combat aboutit au retrait du projet de révision par le président IBK en août 2017.
Un dernier tour au ministère
Paradoxalement, celui qui avait été l’un des plus farouches opposants d’Ibrahim Boubacar Keïta accepte en mai 2019 de devenir son ministre des Affaires étrangères et de la Coopération internationale. Cette nomination s’inscrit dans le cadre d’un gouvernement d’ouverture voulu par IBK pour faire face aux défis sécuritaires et institutionnels. « Aujourd’hui, l’état du pays nécessite que nous nous mettions ensemble », justifie-t-il cette décision qui surprend beaucoup d’observateurs. À 64 ans, l’ancien opposant retrouve le maroquin qu’il avait occupé lors de la transition de 1991-1992, bouclant ainsi une boucle symbolique. Son passage à la Chancellerie, interrompu par le coup d’État d’août 2020, lui permet de remettre ses talents diplomatiques au service du Mali dans un contexte particulièrement difficile.
Partisan du dialogue, y compris avec les adversaires les plus déterminés, il n’hésite pas à préconiser la négociation avec les groupes jihadistes du nord du Mali, estimant que « des chefs djihadistes comme Iyad Ag Ghali, Amadou Kouffa et les autres sont nos frères. C’est avec eux que nous devons discuter. » Père de neuf enfants, Tiébilé Dramé était marié à Kadiatou Konaré, fille de l’ancien président Alpha Oumar Konaré et elle-même éditrice et femme politique engagée.
Avec la disparition de Tiébilé Dramé, le Mali perd « un acteur politique d’envergure, un militant de la démocratie et un artisan du dialogue, dont l’engagement a marqué plusieurs décennies de vie publique ». Son parcours, du cachot de la dictature aux ors de la République, illustre l’itinéraire d’une génération entière qui a voué sa vie à l’édification démocratique du pays.
Plus qu’un homme politique, il était devenu une figure tutélaire, un rempart contre les dérives autoritaires et un défenseur infatigable des libertés fondamentales. Son combat pour la transparence, son attachement viscéral aux valeurs républicaines et sa capacité à transcender les clivages partisans au nom de l’intérêt supérieur de la nation resteront des repères pour les générations à venir.
Dans un Mali en proie aux incertitudes, l’ombre protectrice de Tiébilé Dramé manquera cruellement. Mais son héritage, lui, demeure comme un phare dans la nuit. Et l’avertissement qu’il lançait encore en 2022 résonne avec force : « Trente et un ans après, il ne faut pas baisser la garde. » Et aujourd’hui, 34 ans après, nous ne devons pas baisser la garde car, comme le dit le proverbe bambara, « l’arbre meurt, mais ses racines continuent de nourrir la terre ».



















