Un dimanche matin d’enfance. Le vieux tourne un vinyle de Bob Marley dans le salon. La maison s’emplit de cette voix rauque qui prêche amour et justice, pendant que les enfants se réveillent lentement. Pour Black Mojah, tout commence là, entre les disques du père, les odeurs du dimanche et la magie d’un son venu de Jamaïque. “Mon père aimait toutes les musiques, raconte-t-il, mais le dimanche, c’était reggae seulement. On se réveillait, et le vieux était déjà assis au salon, la musique résonnait. C’est là que le déclic s’est fait.” Le jeune garçon ne le sait pas encore, mais ces dimanches marqueront à jamais sa trajectoire. Bob Marley, Peter Tosh, Burning Spear… Des noms mythiques qui deviendront pour lui plus que des musiciens : des guides, des phares, des prophètes modernes. Dans ce pays d’Afrique de l’Ouest où le reggae a trouvé un terreau fertile depuis les années 1980, Black Mojah fait partie de cette génération pour qui la musique n’est pas seulement un rythme, mais un moyen de parler, de guérir, de s’élever.
Des vinyles du père aux cassettes du quartier
“À l’époque, se souvient-il, il y avait les vieux pères du quartier qui écoutaient du reggae sur des cassettes. On se retrouvait dehors, les petites radios grésillaient, et on découvrait les nouveaux morceaux de Bob Marley.”
Ces souvenirs, il les raconte avec un sourire de nostalgie. Le reggae s’impose d’abord comme une ambiance, une culture, avant de devenir un choix artistique. Mais, la curiosité du jeune Mojah l’amène ailleurs : à la fin des années 1990, il découvre le rap, le mouvement hip-hop français, les textes de MC Solaar et IAM. “Je me disais : c’est quelle musique ça ? C’était nouveau, une musique de jeunes, une autre manière de dire les choses. »
L’adolescent navigue alors entre les influences. Il chante, il écoute, il cherche. “En 2000, j’ai décidé de virer dans le reggae, mais avec ma touche à moi”, raconte-t-il.
Ce virage n’est pas un reniement, mais une révélation. “J’avais un frère avec qui on faisait du rap. Je lui ai dit : « On va faire comme les rappeurs français, moi je vais chanter, toi tu vas rapper. C’est comme ça que l’envie est partie. »
Mais, la guerre éclate dans son pays, les chemins se séparent. Pendant que certains abandonnent la musique, Black Mojah s’y jette à corps perdu. “Je me suis lancé à fond, chanter, chanter, chanter. C’est devenu mon chemin…” En 2014, il sort son premier album, puis un second en 2016. Lumière divine, sorti en 2025, marque une nouvelle étape, plus spirituelle, plus intérieure.
Un reggae enraciné et universel
Black Mojah parle lentement, posément, avec cette voix grave typique des artistes reggae. Mais sous son calme apparent, une conviction profonde : le reggae ne doit pas se limiter à l’imitation de ses aînés jamaïcains. “Le reggae est universel, mais j’apporte une petite touche traditionnelle”, dit-il. Il rit, puis ajoute : “Je ne dirais pas que ça me rend unique, mais je fais partie de ceux qui mélangent les sons, qui prônent le côté traditionnel.” Cette hybridation est au cœur de son identité musicale. Dans ses morceaux, les percussions africaines dialoguent avec les basses rondes du reggae roots, et les chœurs rappellent parfois les chants des villages. “Je défends des valeurs, explique-t-il. L’éducation, la religion, la spiritualité… et surtout nos racines.” Cette recherche d’équilibre entre l’héritage africain et la vibration jamaïcaine place Black Mojah dans la lignée d’artistes comme Tiken Jah Fakoly ou Alpha Blondy, qu’il cite volontiers. “Ce sont des grands frères. Ils ont ouvert la voie. Mais chaque génération a sa manière de parler au monde.”
“Le monde traverse des moments catastrophiques”
Dans Lumière Divine, tout part d’un constat sombre, presque alarmant. “Notre monde traverse des moments très difficiles, des moments catastrophiques”, déplore-t-il.
Pour lui, la solution n’est pas dans la colère, mais dans la foi. “Je pense qu’il est l’heure de penser au spirituel. De s’approcher de ce que chacun considère comme son Dieu, pour éviter de sombrer dans le mal et toutes les bêtises.” Son discours peut surprendre dans un milieu musical souvent militant ou social. Mais Black Mojah assume cette approche métaphysique. “Le monde est attaqué spirituellement, dit-il, et la réplique, c’est d’être spirituel.” Dans les douze titres de l’album, il évoque la quête de lumière, la sagesse, la patience, la fraternité. Pas de chanson préférée : “C’est comme demander à un père lequel de ses enfants il aime le plus. Chaque morceau a son âme. C’est l’album tout entier qui me tient à cœur.” Cette cohérence d’ensemble, cette lenteur assumée, font de Lumière Divine un album à écouter d’une traite, comme un voyage. On y sent l’influence du reggae roots des années 70, mais aussi l’écho des musiques africaines contemporaines. Le titre éponyme, porté par une guitare subtile et des percussions sèches, évoque à la fois les psaumes et les chants de lutte.
Écrire comme on respire
Quand il parle du processus de création, Black Mojah refuse les grands mystères. “C’est devenu un quotidien. Écrire, composer, ça n’a plus de secret. L’inspiration peut venir de partout : ce que je vois, ce que j’entends, ce que je vis.”
Cette simplicité apparente cache une véritable discipline. Depuis plus de dix ans, il écrit presque chaque jour, capte des idées dans un carnet ou sur son téléphone, compose au fil des rencontres. “Certains diront que leur inspiration vient des rêves ou de la forêt. Moi, je dis qu’elle est partout. Il suffit d’écouter.”
Les collaborations, elles, se font dans la fluidité… ou pas. “Il y en a qui ont refusé, d’autres qui ont disparu après avoir dit oui. Mais ceux avec qui on a vraiment travaillé, tout s’est bien passé.” Dans le reggae, la fraternité est un idéal. Dans la réalité, elle se gagne. Black Mojah en parle sans rancune. “C’est la musique, il faut accepter ça. L’essentiel, c’est que le message continue de passer.”
“Faire du bien avec la musique”
Pour cet artiste discret, la musique n’a jamais été une quête de gloire. Il préfère parler d’utilité. “Mon but, c’est de faire du bien avec la musique. Si quelqu’un écoute une chanson et se sent apaisé, j’ai déjà gagné.”
Il observe le monde avec lucidité, sans colère. “Les gens sont fatigués. La violence, la peur, la course à tout. Il faut de la lumière.” Ce mot revient souvent sous sa voix posée : lumière. Elle éclaire sa musique comme son discours. Dans son univers, la spiritualité n’est pas dogmatique. Elle est expérience, respiration. “Je crois que chacun a une part de lumière divine en lui. Le problème, c’est qu’on oublie de la nourrir.”
Onze ans après son premier album, Black Mojah poursuit son chemin sans tapage, fidèle à ses convictions. Il ne cherche ni à prêcher ni à séduire. Il partage. “La musique, c’est un message. Pas un combat d’ego. Si elle peut éveiller ou consoler, c’est déjà beaucoup.” À l’image d’un feu lent mais constant, son reggae brille par sa sincérité. Entre ses paroles empreintes de sagesse et ses arrangements sobres, Lumière Divine s’écoute comme un appel à ralentir, à respirer, à croire encore.
Sous les étoiles d’Abidjan ou les nuages d’ailleurs, la voix de Black Mojah continue de vibrer, tranquille et profonde. “La lumière divine, dit-il, c’est celle qui nous guide quand tout vacille.” Et peut-être est-ce là, dans la simplicité de cette phrase, que réside tout l’esprit du reggae : une foi tranquille en la vie, malgré les tempêtes.
Aly Diabaté



















