Tout commence par une matière première humble : le coton brut. Lorsqu’il arrive à l’atelier, il est encore chargé de graines et d’impuretés. Sous les arbres qui bordent la cour, faute d’espace adapté, les femmes s’installent pour entamer la première étape : l’égrenage. Les graines sont retirées à la main avec patience. Ce travail long et répétitif constitue la base de toute la chaîne de production. « Nous commençons par enlever les graines du coton, puis nous procédons au cardage », explique Maimouna Diallo, membre active de l’association.
Le cardage est une étape essentielle. À l’aide de cardes manuelles souvent usées, les fibres sont démêlées, aérées et alignées. Les gestes sont précis, presque chorégraphiés par l’habitude. Le coton passe progressivement d’une masse compacte à une nappe souple et homogène. Mais cette phase reste l’une des plus difficiles. « Nous rencontrons beaucoup de difficultés, car nous ne disposons pas d’outils en bon état pour le cardage du coton, alors que cette étape est essentielle pour notre travail », poursuit-elle.
Une fois cardé, le coton est filé. La fibre est étirée puis torsadée pour donner naissance à un fil continu, suffisamment solide pour être tissé. Ce fil est ensuite enroulé soigneusement sur des bobines. L’atelier se remplit alors de petites pelotes blanches ou colorées, suspendues ou posées sur des étagères improvisées.
La teinture constitue l’étape suivante. Dans la cour, deux espaces servent de teinturerie à ciel ouvert. Les fils, qu’ils soient issus du coton traditionnel ou achetés sous forme industrielle, sont plongés dans des bains de couleur. Les femmes dosent les pigments, contrôlent le temps d’immersion puis suspendent les fils pour le séchage. L’éclat des teintes contraste alors saisissant avec la sobriété du kiosque.
« Nous achetons également des fils industriels que nous imbibons de teintures selon les couleurs souhaitées avant de les tisser », précise Mme Diarra Djénéba Traoré.
Vient alors la phase la plus spectaculaire : le tissage. Le métier à tisser de Ségou, pièce maîtresse de l’atelier, occupe le centre du kiosque. Imposant, en bois patiné, il ne laisse aucune place à l’approximation. Avant même de commencer à tisser, il faut préparer la chaîne : les fils sont tendus un à un, passés dans les lisses et le peigne. Cette opération minutieuse conditionne la qualité finale du tissu.
Une fois le métier armé, la navette peut circuler. À chaque pression sur les pédales, les fils de chaîne s’ouvrent pour laisser passer le fil de trame. Le battant resserre l’ensemble. Ligne après ligne, l’étoffe prend forme. Le rythme est régulier, presque hypnotique. Le grincement du bois accompagne le mouvement, comme une respiration.
Avec ces fils, les femmes confectionnent notamment des habits traditionnels bambara lourds, dont les bogolans. Chaque pièce nécessite du temps, de la concentration et une parfaite maîtrise du geste.
Entre précarité et espoir
L’association Fayida n’a pas toujours produit des pagnes. À l’origine, les femmes se contentaient de transformer le coton en fils destinés à la vente. Une activité peu rentable. « Nous avons expliqué aux partenaires que nous avons rencontrés grâce à notre mairie que la vente de ces fils ne nous rapportait presque rien et que nous souhaitions fabriquer nous-mêmes des pagnes », raconte Mme Diarra Djénéba Traoré.
Le tournant intervient autour de 2018-2019. Des partenaires décident de soutenir l’initiative. Ils achètent une balle de coton brut, fournissent un métier à tisser de Ségou, mettent à disposition un formateur et financent la construction de l’atelier actuel. Ce soutien marque le début d’une nouvelle ambition : maîtriser toute la chaîne de production et augmenter la valeur ajoutée. Aujourd’hui, l’association compte quarante-cinq femmes. Pourtant, les difficultés persistent. Le kiosque qui sert d’atelier reste exigu. L’équipement est limité à un seul métier à tisser, ce qui freine considérablement la production. « Nous ne disposons que d’un seul métier à tisser. La production est donc faible, alors qu’avec deux ou trois métiers à tisser, nous pourrions multiplier notre production », insiste la présidente.
Le manque d’outils adaptés pour le cardage complique également le travail quotidien. À cela s’ajoute la difficulté d’acheter régulièrement du coton et du matériel. Fait notable : les femmes ne réclament pas prioritairement de l’argent liquide, mais des équipements.
« Aujourd’hui, nous avons surtout besoin de matières et d’outils, et non d’argent : des métiers à tisser, des fils, des outils de cardage, etc. Nous nous engageons à faire le reste du travail nous-mêmes. »
La reconnaissance constitue un autre défi. Longtemps, les ventes ont été quasi inexistantes. « Au début, nous ne vendions presque rien par mois », confie Mme Traoré. Le manque de visibilité pénalisait l’association. La participation à des foires et des expositions a progressivement changé la donne. Ces événements ont permis aux femmes de présenter leurs créations à un public plus large. Après l’une de ces foires, tous leurs pagnes ont été vendus. Aujourd’hui, l’association écoule entre cinq et dix complets par mois. Les revenus générés sont placés dans une caisse d’épargne commune. Ils servent à racheter des fils, à rémunérer modestement celles qui assurent le cardage et, lorsque cela est possible, à soutenir une membre confrontée à un besoin urgent.
L’association Fayida ne demande pas l’assistance, mais les moyens de renforcer un travail déjà engagé. Entre fragilité structurelle et détermination collective, ces femmes démontrent qu’un savoir-faire ancestral peut encore tracer son chemin, à condition d’être soutenu et reconnu à sa juste valeur.

















