Au Mali, la démocratie n’a pas disparu ; elle s’est fissurée. Dissoute dans la défiance, affaiblie par les crises successives et discréditée par ceux censés la faire vivre, elle survit aujourd’hui sous forme de principes auxquels les citoyens continuent d’adhérer, sans reconnaître les institutions qui les incarnent. La dissolution de l’ensemble des partis politiques en mai 2025 par les autorités de transition n’est pas seulement une décision politique radicale ; elle est l’aboutissement d’un long processus de désillusion, documenté notamment par les enquêtes d’opinion.
La plus récente, menée par Afrobarometer au Mali en octobre 2024 auprès d’un échantillon national de 1 200 personnes, et rendue publique le 17 décembre 2025 (dépêche nᵒ 1093), met en lumière un paradoxe central : une majorité de Maliens rejette explicitement la règle du parti unique, tout en exprimant une défiance profonde à l’égard du multipartisme tel qu’il a fonctionné depuis 1992 (Afrobarometer, 2025).
Pour comprendre cette contradiction apparente, il faut remonter à l’histoire politique du pays, marquée par des ruptures brutales plutôt que par une consolidation progressive des institutions.
Une démocratie née dans l’espoir, minée par la pratique
Depuis l’indépendance en 1960, le Mali a oscillé entre autoritarisme et ouverture contrôlée. Le régime de Modibo Keïta, bien que fondé sur une Constitution multipartite, évolue rapidement vers un système de parti unique. Le coup d’État militaire de 1968 installe Moussa Traoré à la tête d’un pouvoir autoritaire qui durera vingt-trois ans, structuré autour de l’Union démocratique du peuple malien (UDPM).
La révolution populaire de mars 1991 marque une rupture majeure. La Constitution de 1992 instaure le multipartisme intégral, la liberté de la presse et des élections compétitives. Pendant plus d’une décennie, le Mali est présenté comme un modèle démocratique en Afrique de l’Ouest. Mais très vite, des fragilités apparaissent : prolifération de partis sans base idéologique claire, personnalisation excessive du pouvoir, clientélisme et affaiblissement progressif de la responsabilité politique.
Ces dérives finissent par éloigner les citoyens de la classe politique. Selon Afrobarometer, seuls 14 % des Maliens déclarent se sentir proches d’un parti politique en 2024, contre plus de 60 % dans les années 1990 (Afrobarometer, 2025). Cette désaffection n’est pas marginale : pour 62 % des personnes interrogées, les partis politiques « créent la division et la confusion ».
Rejet du parti unique, désillusion du multipartisme
Ce rejet massif des partis ne signifie pas un renoncement à la démocratie. Les données Afrobarometer montrent que « 64 % des Maliens refusent clairement la règle du parti unique », un rejet transversal, partagé aussi bien en milieu urbain que rural. Dans le même temps, une majorité estime que le multipartisme, tel qu’il a été pratiqué, n’a pas tenu ses promesses.
Ce malaise se reflète dans la perception globale du régime politique. « Près de sept Maliens sur dix se disent insatisfaits du fonctionnement de la démocratie dans leur pays. Pourtant, 64 % considèrent que les dirigeants doivent être choisis par des élections libres et régulières, et 58 % estiment que les élus doivent rendre compte aux citoyens » (Afrobarometer, 2025). La démocratie reste donc un idéal partagé, mais largement jugé trahi par ceux qui l’ont incarné.
Cette fracture entre principes et pratiques s’est accentuée avec les crises successives : effondrement sécuritaire de 2012, corruption endémique, incapacité des gouvernements civils à restaurer l’autorité de l’État. Le renversement du président Ibrahim Boubacar Keïta en août 2020 s’inscrit dans ce contexte de rejet profond d’un système perçu comme inefficace et prédateur.
L’armée comme recours
Dans ce climat de défiance, l’armée s’est imposée comme une alternative crédible aux yeux d’une large partie de la population. L’enquête Afrobarometer menée en octobre 2024 indique que « 85 % des Maliens jugent légitime une prise de pouvoir par les forces armées lorsque les dirigeants élus abusent de leur pouvoir » (Afrobarometer, 2025). Ce chiffre traduit moins une adhésion idéologique à l’autoritarisme qu’une perte de confiance radicale envers les mécanismes civils de régulation politique.
Ce soutien relatif explique l’acceptation dont bénéficie encore le pouvoir de transition dirigé par le général Assimi Goïta. Parmi les Maliens favorables à l’organisation d’élections présidentielles, « près de neuf sur dix se disent prêts à voter pour lui », selon Afrobarometer. La personnalisation du pouvoir a ainsi remplacé l’identification partisane.
La suspension des partis politiques en avril 2024, puis leur dissolution en mai 2025, est officiellement présentée par les autorités comme une réponse à la fragmentation et à l’inefficacité du paysage politique. Si cet argument trouve un certain écho dans l’opinion, il soulève de profondes inquiétudes. En supprimant l’ensemble des cadres d’expression partisane, le pouvoir de transition rompt avec l’un des acquis fondamentaux de la révolution de 1991 et concentre davantage le pouvoir exécutif, déjà renforcé par la Constitution adoptée en 2023.
Au final, le Mali se trouve face à une contradiction durable : une population qui refuse le parti unique, doute du multipartisme, mais reste attachée au principe du choix démocratique. Tant que cette aspiration ne trouvera pas de traduction institutionnelle crédible et inclusive, la tentation de solutions autoritaires continuera de s’imposer comme un palliatif à l’échec du pluralisme.
Aly Diabaté



















