À la différence du sommet fondateur de juillet 2024, largement dominé par l’affirmation politique et symbolique, la rencontre de Bamako avait pour objectif principal d’évaluer les acquis, de renforcer les mécanismes existants et d’annoncer des mesures concrètes destinées à accélérer l’opérationnalisation de la Confédération. Le contexte régional, marqué par une insécurité persistante, des tensions diplomatiques et une pression économique accrue sur les populations, conférait à ce sommet une importance particulière. Les discours d’ouverture ont mis en évidence une lecture convergente de la situation géopolitique et sécuritaire en Afrique de l’Ouest. Le président burkinabè, le capitaine Ibrahim Traoré, a livré une intervention marquée par une analyse alarmiste de l’évolution régionale. Évoquant les conséquences du « Printemps arabe », il a mis en garde contre l’émergence de ce qu’il qualifie d’« hiver noir » en Afrique de l’Ouest, susceptible de provoquer des conflits internes, des divisions sociales et un chaos généralisé.
Selon lui, la Confédération AES a été pensée comme une réponse anticipative à ces menaces. Il a estimé que « la guerre se transporte en Afrique de l’Ouest » et que les États sahéliens doivent se prémunir contre des scénarios de déstabilisation en renforçant leur unité politique et stratégique. Cette approche repose sur l’idée que les crises actuelles ne se limitent pas à des affrontements armés, mais prennent également la forme de pressions économiques, de campagnes médiatiques et de tentatives d’ingérence. Le président nigérien, le général Abdourahamane Tiani, a pour sa part rappelé que les choix politiques opérés par les trois pays depuis 2020 relèvent d’une décision souveraine, prise « en toute responsabilité et en pleine connaissance des enjeux » . Il a estimé que les systèmes précédents n’avaient pas permis d’apporter des réponses durables aux crises sécuritaires et au sous-développement, justifiant ainsi la recherche d’un nouveau cadre de coopération régionale. Cette lecture commune du contexte explique la volonté des dirigeants de l’AES de s’inscrire dans une logique de rupture avec certains modèles antérieurs, tout en cherchant à construire un cadre confédéral présenté comme plus adapté aux réalités sahéliennes.
La sécurité comme pilier central
La sécurité est restée le principal axe structurant du sommet de Bamako. Le président sortant de la Confédération, le général d’armée Assimi Goïta, a rappelé que l’AES est née d’une « prise de conscience partagée » face aux menaces terroristes, aux banditismes transfrontaliers et aux ingérences extérieures. Dans son intervention, il a dressé un bilan des actions menées au cours de la première année d’existence de la Confédération. Il a affirmé que la coordination entre les forces armées des trois États est devenue « une réalité dès les premiers jours de la création de l’AES », permettant un renforcement du contrôle des zones frontalières et une réduction de la liberté d’action des groupes armés. Selon lui, plusieurs milliers de combattants auraient été neutralisés et de nombreux sanctuaires détruits, bien que ces données n’aient pas été détaillées publiquement.
Moment symbolique du sommet, la remise officielle de l’étendard à la Force unifiée de la Confédération AES (FU-AES) a marqué l’entrée en activité de cette structure militaire commune. Présentée comme un outil central de la stratégie sécuritaire confédérale, la FU-AES incarne la volonté des États membres de mutualiser leurs moyens et de réduire leur dépendance vis-à-vis des dispositifs sécuritaires extérieurs. Les dirigeants ont également évoqué des initiatives civiles et civilo-militaires dans les zones dites libérées, visant à restaurer l’autorité de l’État, à renforcer la coopération entre forces de défense et populations et à favoriser la cohésion sociale. Ces dimensions sont présentées comme indispensables pour inscrire l’action sécuritaire dans une perspective de stabilisation durable. Malgré ces annonces, les défis demeurent importants. L’étendue du territoire confédéral, les contraintes logistiques, les besoins en financement et la persistance de foyers d’insécurité constituent autant de facteurs susceptibles de peser sur l’efficacité à long terme de la force unifiée.
Bâtir la machine AES
Le sommet de Bamako a également été marqué par des avancées significatives sur le plan institutionnel. Les chefs d’État ont adopté plusieurs protocoles additionnels au traité portant création de la Confédération, relatifs à la défense et à la sécurité, à la coordination diplomatique, au développement et aux sessions confédérales des parlements . Ces textes visent à renforcer l’architecture juridique de l’AES et à encadrer plus précisément son fonctionnement. Parallèlement, la Confédération poursuit la construction de son identité politique à travers l’adoption de symboles communs et la mise en circulation de documents d’identité et de voyages confédéraux. Ces éléments participent à la visibilité de l’AES sur la scène régionale et internationale. Deux événements concrets ont marqué ce sommet. La première concerne l’ouverture officielle de la télévision de la Confédération AES. Présentée comme un outil stratégique, cette chaîne vise à renforcer la communication institutionnelle, à informer les populations de l’espace confédéral et à lutter contre les campagnes de désinformation. Le général Assimi Goïta a souligné que cette télévision contribuera à renforcer les liens entre les peuples de la Confédération et à diffuser une information jugée plus conforme aux réalités du terrain.
Le second porte sur l’opérationnalisation de la Banque confédérale pour l’investissement et le développement (BCID-AES). Dotée d’un capital initial de 500 milliards de francs CFA, cette institution financière est destinée à soutenir le financement endogène des projets confédéraux. Selon le président malien, cette banque constitue un levier essentiel pour bâtir un développement fondé sur « l’exploitation souveraine des ressources » et réduire la dépendance aux financements extérieurs.
À ces instruments s’ajoute l’opérationnalisation du prélèvement confédéral, conçu pour assurer un financement pérenne des actions de l’AES. Les chefs d’État ont également rappelé plusieurs projets structurants, notamment la création d’une compagnie aérienne confédérale et le développement d’infrastructures routières et ferroviaires reliant Bamako, Ouagadougou et Niamey.
Un bloc face au monde
Sur le plan diplomatique, le sommet a confirmé la volonté des États membres de coordonner leurs positions et de parler d’une seule voix sur les grandes questions internationales. Le général Abdourahamane Tiani a insisté sur le fait que les décisions concernant les pays de l’AES doivent désormais être prises « à Ouagadougou, à Bamako et à Niamey », soulignant l’importance accordée à la souveraineté politique et à l’autonomie décisionnelle. Le communiqué final a également pris note de l’état des négociations avec la CEDEAO. Les chefs d’État ont réaffirmé leur engagement à poursuivre le dialogue dans un esprit constructif, tout en mettant en avant l’intérêt supérieur des populations de la sous-région. Le sommet a enfin été marqué par un changement à la tête de la Confédération. Le capitaine Ibrahim Traoré a été désigné président de l’AES pour un mandat d’un an, succédant au général Assimi Goïta. Le président entrant a indiqué placer son action sous le signe de la continuité, tout en poursuivant la consolidation des acquis institutionnels, sécuritaires et économiques.

Dans le communiqué final, les chefs d’État de la Confédération de l’AES annoncent leur décision d’engager l’organisation dans un processus devant conduire à la création d’une Fédération des États du Sahel. Cette orientation vise à approfondir l’intégration politique, sécuritaire, économique et institutionnelle entre les États membres, au-delà du cadre confédéral actuel. Le texte précise que cette évolution se fera de manière progressive, à travers l’élaboration de textes juridiques appropriés, la définition des compétences à transférer au niveau fédéral et la mise en place des organes de gouvernance nécessaires, tout en affirmant le respect des souverainetés nationales et la recherche d’une solidarité durable face aux défis communs.
Au terme de cette deuxième session, la Confédération des États du Sahel apparaît engagée dans une phase plus opérationnelle de son développement. L’ouverture de la Télévision AES et la mise en service de la Banque confédérale traduisent une volonté de doter le projet confédéral d’outils concrets. La mise en œuvre effective de ces décisions, ainsi que leur impact sur la sécurité et les conditions de vie des populations, constitueront les principaux critères d’évaluation de l’AES dans les mois à venir.
Aly DIABATÉ



















